Quand on pense CNRS, on pense laboratoire blancs et scientifiques hermétiques au monde qui les entoure. Pourtant, cette illustre institution publique de recherche a été façonnée par tous les tumultes de l’histoire sociale et politique. Tour d’horizon en huit images d’un colosse historique de la science.

1- 1870 : “La faiblesse de notre organisation scientifique est la cause des malheurs de la patrie”



Claude Bernard entouré de ses collègues et élèves, au College de France en 1889.
@MARY EVANS/SIPA

L’histoire commence avant l’histoire. Si le CNRS a 80 ans, ses origines remontent à presque un siècle et demi en arrière, quand la France perd contre la Prusse en 1870. Nous sommes au coeur de la révolution scientifique qui agite le XIXème siècle : Claude Bernard et la médecine expérimentale, Louis Pasteur et le vaccin contre la rage.

Des savants, la France n’en manque pas. Mais chaque domaine d’études s’ignore royalement. Mathématiques d’un côté, physique de l’autre, chimie et biologie un peu plus loin. A ce sujet, Louis Pasteur est sans appel :“la faiblesse de notre organisation scientifique est la cause des malheurs de la patrie”, écrira-t-il en 1871 à propos de la défaite contre la Prusse.

C’est en réponse aux scientifiques du 19ème siècle que 50 ans plus tard, se formera un premier regroupement scientifique. En 1927, Jean Perrin, prix Nobel de physique, fonde l’Institut de biologie physico-chimique (IBPC). Il ne s’agit de rien de moins que de “réunir sous un même toit des biologistes, des physiciens et des chimistes”, résume l’historien Denis Guthleben. C’est un tournant majeur dans le monde de la recherche.

Installé sur la montagne Sainte-Geneviève, dans le quartier latin de Paris, l’IBPC fait des merveilles. En rémunérant ses scientifiques, il donne naissance au métier de “chercheur” à part entière, qui remplace le “savant” des siècles précédents. La recherche devient collective, avec des réunions organisées chaque semaine dans la bibliothèque. Et ça marche : on invente la chromatographie (qui sert à séparer les différentes substances présentes dans un mélange), on découvre la photosynthèse… La machine est lancée. La recherche sera unie ou ne sera pas.

2- 1936 : “Le pain, la paix, la liberté”… et la science !


https://start.lesechos.fr/

Paris, manifestation du Front Populaire Place de la Nation. De gauche a droite : Femme de Léon Blum, Roger Salengro et Léon Blum. Maurice Violette. 14 juillet 1936.
@COLLECTION YLI/SIPA

Juin 1936 : c’est la grève partout. Les usines tournent à vide, il n’y a plus de serveurs, de livreurs de journaux, de guichetiers. La France est en fête et le gouvernement du Front Populaire se met en place. Du côté des scientifiques aussi, les choses aussi se bousculent.

Léon Blum nomme un certain Jean Zay au ministère de l’Education Nationale et Jean Perrin, le fondateur de l’IBPC à la tête du premier sous-secrétaire d’Etat à la recherche scientifique. A eux deux, ils créeront bientôt le CNRS.

Dès son arrivée, Jean Perrin ne perd pas de temps : “Monsieur le ministre, je ne veux pas marchander ! Donnez-moi tout !”, disait-il au ministre des Finances Vincent Auriol. Souhait exaucé. Avec la Caisse Nationale des Sciences mise en place en 1935, on fonde des instituts d’astrophysique, de recherche et d’histoire des textes. L’hypothèse du regroupement est évoquée.

Mais trop tard, car déjà en 1937, les difficultés économiques rattrapent le Front Populaire. D’autant qu’à l’Est, une guerre mondiale se prépare doucement mais sûrement.

3-1939 : “Si une bombe tombait ici en ce moment et nous détruisait, ce serait plus grave que si elle tombait sur un gouvernement”


https://start.lesechos.fr/

Bombe tombée sur la place Aristide Briand, à côté du laboratoire de Meudon, le 16 septembre 1943.
@Fonds historique / CNRS Photothèque / 19000001_1103

La guerre vient d’être déclarée. Le pays se met en branle. C’est dans ce contexte que le CNRS est créé, le 19 octobre 1939 à Meudon, par les deux Jean, Zay et Perrin. Mais alors qu’il était l’aboutissement de plus d’un siècle de convergence scientifique, le jeune CNRS est ballotté par tous les remous de la seconde guerre mondiale.

Dès 1940, il se retrouve sous la coupe de Vichy. Les deux fondateurs sont remerciés et remplacés par un unique directeur, le technocrate et autoritaire Charles Jacob. Le matériel des laboratoires est réquisitionné par l’Allemagne et les lois juives appliquées rigoureusement. “Il n’y a, du reste, plus de juif chez nous”, notera son directeur dans un rapport en 1941. Symbole de l’état du CNRS pendant cette période, le funeste destin des deux Jean fondateurs : Perrin meurt en exil à New York, Zay est assassiné par la Milice.

Quand la libération arrive, les scientifiques sont fébriles. Les paroles du futur directeur, Frédéric Joliot-Curie, en septembre 1944 attestent de leur inquiétude : “si une bombe tombait ici en ce moment et nous détruisait, ce serait plus grave que si elle tombait sur un gouvernement. On retrouverait immédiatement des membres pour ce gouvernement, mais on ne retrouverait pas immédiatement les hommes capables de créer”.

Les années passent. Et l’idéal des fondateurs renaît, sous l’impulsion de Frédéric Joliot-Curie puis de Georges Tessier. On parle de “Parlement de la science”, de “République des savants”. Le CNRS reprend son souffle. Ouf, le projet a survécu. Il avance doucement. Un nouveau campus est inauguré à Gif-sur-Yvette ; des formations sont créées en Île-de-France, et aux quatre coins de la France, à Grenoble, Marseille, Strasbourg, Toulouse… Et puis le “Grand Charles” est arrivé.

4- 1958, l’ère De Gaulle : “Mais que va-t-on faire de tout cet argent ?”


https://start.lesechos.fr/

Visite du général de Gaulle, aux laboratoires de Bellevue, en mars 1965. A droite,
Pierre Jacquinot directeur général du CNRS.
@Denise FAUTRET / CNRS Photothèque / 19000001_1209

De Gaulle, c’est un peu l’âge d’or du CNRS. Puisque selon lui, la science participe de la grandeur nationale, il lui donne “tout” -comme le réclamait Jean Perrin- et plus encore : comité interministériel présidé par le Premier ministre, soutien des recherches émergentes (biologie moléculaire)… Tous les moyens sont bons pour ne pas devenir “une colonie de l’étranger”, terreur du Général.

Quand De Gaulle arrive au pouvoir en 1958, le CNRS a 8 milliards de francs de budget. Deux ans plus tard, 15 milliards de francs. “Mais que vais-je faire de tout cet argent ?” , se demande un biologiste.

Pas d’inquiétude : fort de ses caisses bien pleines, le CNRS multiplient ses antennes. Et voit les choses en grand. Des instituts nationaux sont construits : l’Institut national des sciences de l’Univers en 1967, celui de physique nucléaire et de physique des particules en 1972. Les effectifs bondissent, passant de 6.000 personnes en 1958 à 16.000 en 1968. Un pont se crée avec l’autre acteur majeur de la recherche, l’Université, et les premières unités mixtes de recherche sont mises en place.

L’investissement paye. En 5 ans, la France remporte trois prix Nobel : François Jacob, André Lwoff et Jacques Monod en 1965 pour la médecine, Alfred Kastler en 1966 comme Louis Néel en 1970 pour la physique. Une minute… N’entendez-vous pas gronder la révolte au loin ? Mai 68 est déjà là.

5 – Mai 68 : “La réforme, oui. La chienlit, non !”


https://start.lesechos.fr/

Journée du 13 mai. L’intersection de la rue Réaumur et le boulevard Sebastopol, près du journal France-Soir. Les journaux volent en l’air après l’appel à la grève générale.
@DALMAS/SIPA

L’air est chaud dans les rues de Paris, et le pays est à l’arrêt. C’est le 13 mai 1968, la grève générale est déclarée. C’est que l’autorité et la verticalité du pouvoir , ça commence à bien faire. Partant de la remise en cause du système Gaullien, la contestation déferle sur toutes les institutions, y compris au CNRS.

Alors on change, on réforme, parce que comme dit De Gaulle : “La réforme, oui. La chienlit, non !”. On met plus d’élus que de membres nommés par le ministre au comité national de la recherche scientifique. On organise des assemblées générales et des conseils de laboratoires dans les unités de recherche. Mais pour combien de temps ?

Des “événements” de mai, on retiendra au CNRS aussi, l’élan plus que les résultats. Ce que Louis Néel, prix Nobel de physique de 1970 et directeur d’un laboratoire de l’Université de Grenoble du CNRS, résume en ces termes : “d’innombrables meetings confus, aux participants hétérogènes et versatiles, instaurèrent l’anarchie pendant quelques semaines, au bout desquelles les meneurs s’aperçurent que le CNRS existait encore et qu’il fallait, après avoir tout détruit, reconstruire quelque chose, dans un climat devenu détestable”.

D’autant que la période qui fait suite à 1968 n’est pas reluisante pour la science. Si De Gaulle voyait dans le CNRS une source de rayonnement de la France, le littéraire Pompidou réduit son budget pour la première fois de l’histoire. Le CNRS s’enlise et fait peu parler de lui. On lui reproche sa bureaucratie usée. Et encore. C’était avant que Mitterrand ne fonctionnarise les chercheurs.

6- 1981, Mitterrand : “chercheurs, retrouvez confiance !


https://start.lesechos.fr/

Dernier meeting de Francois Mitterrand avant le 2ème tour de l’élection présidentielle a Mulhouse le 8 mai 1981.
@VILLARD/SIPA/1104061054

S’il est désormais communément admis qu’un scientifique du CNRS est fonctionnaire, le statut ne date pas de sa création mais de la présidence Mitterrand. C’est dans la foulée des grandes nationalisations des années 80 (banques, grandes entreprises..) que le CNRS a ses personnels passer de contrats privés  au statut de  fonctionnaire.

Une aubaine au vu des sombres dernières années, quand Pompidou a démontré que la politique pouvait affaiblir sérieusement  la science si elle le désirait. Face à lui, “Tonton” Mitterrand promet : “chercheurs français, retrouvez confiance : au temps du mépris, je substituerai le temps du respect et du dialogue”.

Quand il est élu, il s’exécute. De délaissées, la recherche scientifique et le développement technologique deviennent des “priorités nationales”. Un ministère de la Recherche et de la technologie est créé. Le CNRS devient “un établissement public à caractère scientifique et technologique”.

Doté de moyens, la synergie prônée par ses fondateurs prend enfin forme. On met en place des programmes interdisciplinaires. En initiales obscures, ça donne le PIRSEM pour l’énergie et les matières premières, le PIRO pour la connaissance des océans, le PIRMED pour les médicaments…

Du côté des statuts, la fonctionnarisation clive les chercheurs : “depuis 1982, le CNRS n’a plus changé structurellement, ce qui signifie qu’il a vieilli, car dans le même temps, la société a changé, les demandes des citoyens aussi”, déplorait le directeur de recherche Alain Mauger dans une longue tribune au journal Le Monde en 2007. Oui le monde change, il s’ouvre, tisse des réseaux, des échanges… Vous l’avez reconnu, c’est la mondialisation qui arrive au galop.

7- 1990, le CNRS beyond le CNRS, “everything is connected”


https://start.lesechos.fr/

Contrôle informatisé d’analyse de surfaces métalliques dans une chambre ultravide par spectroscopie de photoélectrons.
@Claude DELHAYE/CNRS Photothèque/19980001_0694

1990, on entend le bruit des grosses tours d’ordinateur, de la complexe machinerie qui porte en germe le grand Internet. “Alles ist miteinander verbunden”, dit Jonas dans la série Dark, “tout est connecté”, et c’est une phrase qui résume bien l’époque.

Le CNRS s’ouvre et se connecte au monde. Missions scientifiques, programmes internationaux, copublications se multiplient à vitesse grand V, tout particulièrement dans le cadre de l’Europe. On met en place de grands programmes communautaires comme l’Espace Européen pour la Recherche et le Développement.

Mondialisation exige, on fonctionne désormais en réseaux, et le CNRS sort un peu plus d’île-de-France : création en 1990 de délégations régionales, multiplication des unités mixtes de recherche. Mais au fur et à mesure que les ordinateurs s’applatissent, la renommée du CNRS semble se rétrécir. Vraiment ?

8- 2010, sky is the limit ?


https://start.lesechos.fr/

Sphère étanche pour l’infrastructure sous-marine MEUST.
@Nicolas BAKER/CPPM/CNRS Photothèque/20150029_0006

Back to the present : l’institution dotée de 3,3 milliards de budget emploie désormais 33.000 personnes, réparties dans quelques 1.144 laboratoires, en France et à l’étranger. Le CNRS doit désormais composer entre les nouveaux champs de la recherche fondamentale comme les ondes gravitationnelles, les génomes, les neurosciences et les enjeux sociétaux (migrations, changement climatique, lanceurs d’alertes…). Pour y répondre, il se pare de nouveaux outils : le CNRS crée quelques 100 jeunes pousses chaque année, mis au diapason de la “start-up nation”.

Mais la question de sa pérennité, au seuil de ses 80 ans est fréquemment posée, par ses détracteurs comme ses admirateurs. Les Echos titrait en 2012, “au CNRS, la recherche étouffée par sa bureaucratie”. Plus récemment, en juin, une tribune signée par 177 scientifiques et publiée dans le journal le Monde, titrait “le CNRS fêtera-t-il ses 100 ans ?”

En cause : des recrutements chaque année moins nombreux. Des niveaux de salaires à des années lumière de ce que peuvent proposer des laboratoires étrangers, anglo-saxons notamment.

Sauf qu’on en demande toujours plus aux chercheurs. “Publish or Perish” semble devenir la norme pour les scientifiques, pressés de produire beaucoup dans de prestigieuses revues à l’international. Et le nouveau directeur du CNRS de déclarer que le CNRS doit attirer des “stars” plus que des “chercheurs normaux”. Encore faut-il s’en donner les moyens.





Source original de l’article